Le solaire paraît simple : une ressource gratuite, une technologie maîtrisée, des CAPEX connus. Et pourtant, sur le terrain, la concession solaire en Afrique ressemble rarement à une autoroute.
Le problème n’est pas “le solaire”. Le problème, c’est l’écosystème : gouvernance, institutions, réseau, compétition, off-takers, et parfois… le quotidien. Résultat : des pays avec peu de marge se retrouvent saturés de projets “en développement”, pendant que les investisseurs exigent des preuves opposables — et que les administrations n’ont pas toujours les moyens de produire ces preuves.
Voici les causes d’échec que l’on constate réellement lorsque l’on ouvre les dossiers et que l’on va sur place.
1) Absence de planification nationale claire et “déployable”
Dans de nombreux pays, il manque une vision opérationnelle à l’échelle nationale :
- quelles zones sont prioritaires,
- quels postes et lignes seront renforcés,
- quels volumes peuvent être absorbés,
- à quel calendrier,
- avec quel mécanisme de paiement.
Sans plan crédible, chaque IPP se bat pour une place “théorique” sur le réseau, et l’État navigue de projet en projet. Dans ce contexte, la concession devient une succession d’arbitrages ad hoc, plutôt qu’un programme exécutable.
Conséquence : un projet peut être “gagné” sur le papier… puis se heurter à l’absence d’espace réseau réel, ou à l’absence de trajectoire financière réaliste pour l’off-taker.
2) Instabilité politique : l’IPP navigue à vue
La concession solaire n’est pas un sprint. C’est un parcours long : développement, permis, PPA, financement, EPC, mise en service.
Lorsque la ligne politique bouge (élections, remaniements, réorientation, changement de doctrine sur les tarifs, nationalisme économique…), l’IPP peut se retrouver à renégocier des éléments fondamentaux : priorités sectorielles, cadre tarifaire, interlocuteurs, ou encore des “pauses” administratives sans décision formelle.
Conséquence : le calendrier explose, la due diligence se périme, et le projet meurt par fatigue.
3) Institutions publiques sous-dotées : sans pilotage, on recule
Même lorsque les textes existent, les institutions peuvent être mal outillées et sans moyens (humains, juridiques, process, données). Les procédures prévues par la loi (publicité, approbations, signatures, avis, notifications…) ne se “font pas toutes seules”.
Sans pilotage strict, un dossier peut sembler avancé tout en restant non opposable. Et au moment du financement, les bailleurs et investisseurs ne financent pas des intentions : ils financent des documents solides.
Conséquence : on rétropédale au pire moment, quand tout le monde pensait que c’était bouclé.
4) Réseau insuffisant ou vieillissant : le mur structurel
Dans beaucoup de pays, le réseau est trop faible, trop vieux, mal maillé, avec des pertes élevées et une capacité d’évacuation très contrainte. Or le solaire n’est pas “juste une centrale” : c’est une centrale et son évacuation.
Conséquence : les projets s’empilent sur les mêmes postes, et la réalité rattrape tout le monde au même endroit : le raccordement et l’évacuation.
5) Trop de projets en développement pour trop peu de capacités réelles
Dans certains pays, la situation devient absurde : des dizaines de projets “en pipeline”, alors que le système peut en absorber très peu. Ce surplus crée une illusion de marché, une concurrence malsaine et une saturation administrative.
Les États “distribuent” parfois des projets parce que cela envoie un signal, parce que cela fait moderne, ou parce que chaque ministère veut sa vitrine. Mais derrière, le système électrique ne suit pas.
Conséquence : l’offre de projets dépasse la réalité du réseau et de l’off-take solvable. Beaucoup finiront au cimetière, même “bien développés”.
6) Guerre d’influence : programmes, bailleurs, IPP, lobbys
Un projet ne se développe pas dans le vide. Il se développe dans un champ de forces : programmes “packagés”, projets soutenus par des banques de développement, IPP de plusieurs nationalités avec des styles de lobbying différents, agendas politiques et diplomatiques.
Conséquence : un bon projet peut perdre face à un projet “mieux sponsorisé”, ou simplement plus aligné avec l’agenda du moment.
7) Off-takers saturés : “on a tout vu”, et sortir du lot devient difficile
Les off-takers et régulateurs voient passer énormément d’acteurs. À la longue, les promesses se ressemblent, les équipes s’épuisent, la méfiance s’installe, et la vitesse se dégrade. Lorsqu’un pays a connu des échecs ou des renégociations passées, la prudence devient réflexe.
Conséquence : à dossier égal, l’off-taker privilégie l’acteur jugé le plus “exécutable” (preuves, sérieux, capacité à livrer, capacité à gérer l’exécution et les risques).
8) La corruption du quotidien : le sujet que tout le monde évite… et qui bloque tout
Il faut le dire sobrement : au quotidien, certaines pratiques existent. Pas forcément les “grands scandales”, mais des frictions permanentes : demandes informelles, accélérations contre avantages, blocages sans motif, “intermédiaires” auto-proclamés.
Le problème n’est pas moral ici. Il est opérationnel et réputationnel : si l’on cède, on s’expose (légal, compliance, réputation, financement) ; si l’on refuse, on peut se retrouver bloqué.
Conséquence : la stratégie doit être claire dès le départ : compliance minimale viable, traçabilité, gouvernance, et mécanismes pour éviter de dépendre d’une personne ou d’un “deal informel”.
Conclusion : la concession solaire n’est pas un projet technique, c’est un projet de gouvernance
Un projet solaire en concession réussit quand il coche trois cases :
(1) il s’inscrit dans une trajectoire nationale réaliste,
(2) il est administrativement opposable (procédures, textes, signatures),
(3) il est raccordable et payable (réseau + off-taker + mécanisme de paiement).
Le reste est du bruit.