En ce moment, la filière solaire (et, par ricochet, une partie de l’éolien) traverse une phase étrange : les objectifs affichés restent élevés, mais la lisibilité opérationnelle se dégrade. Or, un projet ENR ne se développe pas “à l’humeur”. Il se développe avec un minimum de trajectoire : règles, volumes, calendrier, stabilité.
Le résultat est simple : on n’est pas dans un moratoire officiel, mais dans un quasi-moratoire de fait, parce que l’incertitude devient un risque projet majeur.
1) Le premier choc : la réforme S21 et la fin de la continuité “guichet”
Le premier choc, c’est la réforme de l’arrêté tarifaire “S21” (photovoltaïque sur bâtiment/hangar/ombrière ≤ 500 kWc), entrée en vigueur fin mars 2025. Cette modification a revu les conditions tarifaires et introduit des évolutions visant explicitement une meilleure maîtrise des volumes. [1][2]
Qu’on approuve ou non la logique, l’effet terrain est immédiat : une partie du marché perd la continuité et la prévisibilité qui permettaient d’industrialiser le pipeline.
2) Le pivot : bascule 100–500 kWc vers l’appel d’offres simplifié
Dans le même mouvement, le segment 100–500 kWc bascule vers un appel d’offres simplifié (AOS), qui se substitue au soutien prévu dans le cadre S21 pour ce segment. [3]
Sur le papier, la mise en concurrence n’est pas un problème en soi. Le point dur, c’est le tempo et la lisibilité :
- changement de régime en cours de route,
- nouveaux critères / nouveau calendrier,
- recalage des coûts, des marges et des process,
- et dépendance accrue à la publication de volumes et d’un planning crédibles.
Quand le guichet se resserre et que l’AO n’offre pas une visibilité pluriannuelle simple (volumes + calendrier + conditions), on obtient ce que le marché produit mécaniquement : pause, reports, et arbitrages défensifs.
3) Le “signal politique” : un risque supplémentaire, même sans moratoire
À cela s’ajoute un élément de perception : en juin 2025, un amendement instaurant un moratoire sur de nouveaux projets photovoltaïques et éoliens a été adopté à l’Assemblée nationale. [4] Même si le texte global a ensuite été rejeté, le marché a vu qu’un scénario de rupture pouvait émerger.
Pour un investisseur ou un prêteur, ce type de séquence se traduit par une question froide : “est-ce que je peux engager du capital sur un cadre susceptible de bouger brutalement ?”
4) Pourquoi c’est un sujet industriel (pas un débat d’opinion)
Ce qui manque aujourd’hui n’est pas un slogan. C’est une mécanique de confiance :
- un cadre stable (et pas réécrit trop fréquemment),
- un calendrier d’AO lisible à 12–24 mois,
- des volumes annoncés de manière cohérente,
- et une doctrine claire sur les priorités (toitures/ombrières/sols, etc.).
Sans cela, la filière se met en mode défensif : les développeurs surdimensionnent les marges de risque, les EPC sécurisent autrement, les collectivités hésitent, et le pipeline ralentit mécaniquement.